Koufra: le début d'une Epopée

par Yannis Kadari


Leclerc étonne puis révolutionne !

C'est le 25 novembre 1940 que Philippe de Hauteclocque, alias Leclerc, arrive à Fort-Lamy pour y prendre le commandement militaire du Tchad avec pour mission de porter la guerre chez les Italiens. " Et puis, il y a cela et cela " ; c'est en ces termes que le général de Gaulle, en visite à Libreville quelques jours plutôt, avait donné ses instructions au colonel pour la suite des opérations en Afrique. " Cela et cela ", le chef des FFL avait d'abord désigné sur une carte l'oasis italienne de Koufra puis en remontant vers le nord la province du Fezzan. Leclerc déclarera plus tard : " jamais je n'avais reçu d'instructions aussi laconiques et pourtant aussi précises " ! Le jeune officier de cavalerie ne connaît du Tchad que ce qu'il a pu en lire dans des rapports militaires. Néanmoins, l'homme, qui a déjà fait ses preuves notamment en ralliant le Cameroun à la cause gaulliste, n'est pas du genre à se laisser contrarier par de tels détails. Quelques jours suffisent à Leclerc pour faire connaissance avec la colonie. Vaste comme trois fois la France, le Tchad est dix fois moins peuplé. De la zone sahélienne au sud, l'on passe au nord au désert le plus étendu et le plus aride du monde, le Sahara. Le terrain y est varié avec des dunes de sable, de hauts plateaux, des gorges étroites, les enneris, d'imposants djebels et des pitons qui culminent pour certains à plus de 3 000 mètres. La frontière entre le Tchad et la Libye est d'ailleurs physiquement matérialisée par ces terrains. C'est le Tibesti, barrière naturelle au relief accidenté, large de 500 kilomètres où, selon les vieux blédards, seuls les méharistes expérimentés peuvent passer. Et puis au-delà du Tibesti, il y a les grandes étendues de fech-fech mou et pulvérulent. Il suffit de quelques mètres pour qu'une voiture s'y enfonce profondément. Il faut alors une heure pour faire un kilomètre. Dans la journée, la température avoisine parfois les 60 degrés. Les nuits sont terriblement froides. Aucune végétation ne pousse dans ces régions hormis de petits arbustes épineux, les cram-cram. L'eau, elle, se trouve seulement dans quelques mares et dans les rares puits creusés par les chameliers. Les pistes sont inexistantes, les tempêtes de sable courantes. Bref, aux yeux de tous, Français comme Italiens, le désert est infranchissable pour des troupes motorisées. Aux yeux de tous, sauf de Leclerc.

Dès le 2 décembre, l'officier sidère son état-major en lui annonçant son intention de s'emparer de la palmeraie de Koufra ! Les officiers présents ne manquent alors pas de souligner le caractère délicat de l'affaire, arguant des difficultés que rencontrerait une telle entreprise. Comment amener à pied d'œuvre le ravitaillement ? En admettant que l'opération puisse être montée, comment éviter de se faire repérer par l'ennemi ? Enfin, comment conquérir Koufra avec des moyens aussi limités que ceux du Tchad ? Leclerc balaie ces objections en expliquant que la surprise et l'audace feront la différence. Il faut frapper là où les Italiens ne les attendent pas, les bousculer et ne leur laisser aucun répit ! Bref, il faut s'emparer de l'initiative et la conserver jusqu'à la victoire. Le capitaine de Guillebon se risque alors à avancer un dernier argument : " et puis, on ne peut se battre dans le désert qu'entre les mois de décembre et de mars et nous sommes déjà le 2 décembre " - ce à quoi Leclerc réplique, " Eh bien alors, il n'est que temps, il faut s'y mettre tout de suite ". L'homme vient d'imprimer sa marque ! Dans les jours qui suivent, Leclerc multiplie les allées et venues entre Fort-Lamy et Faya-Largeau. C'est cette dernière oasis qui sera la base arrière de l'opération contre Koufra. Le colonel organise la logistique, s'entretient avec les chefs indigènes, change les habitudes, rabroue les militaires manquant d'initiative et encourage les autres. Sa silhouette, son képi, sa canne et son dynamisme deviennent vite familiers aux uns et aux autres. Leclerc est partout. Faya-Largeau est devenue une véritable ruche dans laquelle règne une activité intense. En deux semaines, l'officier sort le Tchad de sa torpeur.

Moyens disponibles

De quoi Leclerc dispose-t-il pour son expédition ? Le gros des troupes est constitué du Régiment de Tirailleurs Sénégalais du Tchad. Les effectifs s'élèvent à environ 5 000 hommes principalement recrutés dans le pays Sara. Les compagnies, une vingtaine au total, occupent des postes échelonnés sur tout le territoire. En plus de leurs armes individuelles, ces unités disposent de quelques mortiers Brandt Mle 27/31 de 81 mm et de mitrailleuses Hotchkiss Mle 1914. Plus modernes, des FM Mle 24/29 sont aussi en dotation, mais ils se montrent particulièrement capricieux à l'usage et résistent mal aux assauts du sable tchadien. Faute de mieux, Leclerc s'en contentera. Pour patrouiller sur la frontière commune avec la Libye, les autorités ont créé les Groupes Nomades (GN) de Borkou, du Tibesti et de l'Ennedi. Ces méharistes rompus à la navigation dans le désert vivent de la même manière que les caravaniers indigènes. Quelques petites unités auxiliaires complètent l'ensemble. On le voit, l'ordre de bataille est rapide à rédiger. A sa lecture, l'on peut comprendre les doutes qui ont pu assaillir les officiers de Leclerc lorsque ce dernier leur a annoncé qu'il allait porter la guerre dans le grand Sud libyen.

En terme de matériels, l'état des lieux est lui aussi inquiétant. Les premiers véhicules ne sont arrivés au Tchad que quelques mois avant l'ouverture des hostilités. Il aura en effet fallu attendre que la tension internationale atteigne son paroxysme pour que Paris daigne enfin équiper la colonie. Seul problème, mais il est de taille, les camions Matford V8 et les Laffly expédiés en 1939 sont inadaptés aux pistes sahariennes et mal préparés aux affres climatiques locales. Sur les 24 Laffly S20 TL prévus pour le Tchad, 16 n'ont pas pu dépasser la région de Koro-Toro qui marque le début de la zone désertique. A bout de souffle, les malheureux ont été abandonnés. Le sable les a ensevelis. Début décembre, Leclerc ne peut compter que sur une cinquantaine de Matford et une poignée de tracteurs d'artillerie Laffly S15 T équipés de pneus à basse pression. Reste à préciser que pour améliorer le parc auto, des véhicules civils ont été réquisitionnés. Ces derniers s'avèreront finalement supérieurs aux Matford et rendront de nombreux services sur la piste de Koufra. Enfin, à quelques jours du début de l'opération, le colonel reçoit le renfort d'une section motorisée de transport comptant 28 camionnettes. Qu'en est-il du reste ? L'artillerie est bien modeste avec ses pièces de 37 mm et ses 75 de montagne. Comme les véhicules, les Schneider souffrent des températures extrêmes qui à la longue nuisent au bon fonctionnement des freins et des récupérateurs. Les blindés ? Il n'y en a pas, hormis quelques automitrailleuses de découverte Laffly S15 TOE. Construites sur le même châssis que les S15 T, elles sont armées d'une mitrailleuse de 7,5 mm montée en tourelle. Le blindage est mince ; quant au moteur Hotchkiss qui les anime, il n'a pas une grande réputation d'endurance. Innovation récente, l'une d'entre-elles emporte un poste radio ER 26bis/39 compatible avec le matériel radio des avions d'observation. L'aviation, justement, parlons-en ; jusqu'au 1er janvier 1941, date de l'arrivée à Fort-Lamy des Blenheim du Groupe réservé de bombardement n° 1 (GRB 1), elle se résume à un Bloch 120 et deux Potez 29. Deux Lysander viendront renforcer l'ensemble début 1941. Leclerc doit racler les fonds de tiroirs pour assembler tant bien que mal un matériel disparate. Il écrira plus tard : " Comme il y a dix mois en France, l'infériorité de notre armement, en face de l'ennemi, a été flagrante et grave ". Au vue du dispositif italien de Koufra, c'est en effet le moins que l'on puisse dire !

" Koufra, symbole de la race qui ne ment ni ne meurt ! "

La citation est signée Graziani, général italien et conquérant de Koufra, capitale de la confrérie musulmane des Senoussis et dernier nid de résistance des moudjahidines libyens. La prise de l'oasis avait nécessité d'importants moyens. Pour en venir à bout, Graziani avait été contraint de réunir plus de 3 000 hommes, des automitrailleuses, une batterie d'artillerie et une vingtaine d'avions. La Pax Romana avait été à ce prix-là. Le 24 janvier 1931, après dix-neuf années de guérilla, de lutte, de sueur et de répression, les Italiens tenaient enfin leur victoire sur les rebelles et par là même la perle de leur jeune empire colonial. Inutile de préciser que la nouvelle avait été largement relayée et amplifiée par la propagande du Duce ; de Milan à Palerme, personne n'ignorait plus où était située l'orgueilleuse Koufra ! Emile Félix Gautier, géographe et explorateur français, nous renseigne à son sujet dans son ouvrage " Sahara " : " L'isolement d'el Kofrâ est extraordinaire ; c'est une situation qui n'est pas sans pareille dans tout le Sahara. El Kofrâ est à peu près exactement au cœur mathématique du désert libyque. En quelque direction qu'on s'éloigne, il faut franchir 400 ou 500 kilomètres pour arriver à une région habitée. Cette auréole de 500 kilomètres autour d'el Kofrâ est à peu près vierge d'explorations. C'est de beaucoup le blanc le plus étendu de toute la carte saharienne ". Ajoutons que l'oasis est lovée au fond d'une cuvette longue d'environ 100 kilomètres et large de 50. Avec sa centaine de puits, ses fériks (villages), ses palmiers dattiers, ses oliviers et ses orangers, la palmeraie est un havre de paix pour les nomades ainsi que pour ses 10 000 habitants.

Pour les Italiens aussi, Koufra est extrêmement précieuse. Car l'oasis contrôle non seulement l'accès au Fezzan mais en plus, depuis l'aménagement du terrain de Buma et l'installation d'un poste radio-gonio, elle sert d'escale aux avions qui assurent la liaison avec l'Afrique orientale italienne. Début 1941, la garnison aux ordres du colonel Leo est constituée d'un bataillon colonial (580 Ascaris) et de divers détachements de spécialistes (génie, transmissions, etc.). L'ensemble est encaserné au nord de Koufra dans le fort d'el Tag. Carrée d'environ 180 mètres de côté, la place forte a une allure imposante avec ses murs crénelés et ses quatre tours d'angle. Bâtie sur un promontoire rocheux, elle offre d'excellents champs de tir aux mitrailleuses Schwartzlose qui garnissent ses remparts. Pour donner de la profondeur à leur position, les Italiens ont établi deux lignes de défense autour d'el Tag. Des mitrailleuses Fiat 1914/35 y sont installées ainsi que des canons Breda de 20 mm. Les points d'appui et les postes d'observation, reliés entre eux par des tranchées, sont protégés par des fils de fer barbelés. Pour assurer une défense mobile et tout azimut, Koufra dispose aussi d'une unité saharienne, la Compania Sahariana di Cufra. Motorisée avec des engins parfaitement adaptés au désert, elle possède une formidable puissance de feu grâce à ses mitrailleuses et ses canons de 20 mm. Fruit de l'expérience acquise lors de la laborieuse conquête du désert libyque, l'unité intègre une aviation organique qui lui permet de s'éclairer mais aussi de bénéficier d'un appui aérien immédiat et efficace. D'autant plus efficace, que la Sahariana est largement pourvue en postes radio. La mission dévolue aux hommes des capitaines Mattioli et Moreschini est simple : Nomadiser autour de Koufra afin d'intercepter et de détruire les colonnes ennemies en mouvement.

Reconnaissances et raids

Tandis qu'à l'arrière les préparatifs de l'opération vont bon train, Leclerc cherche à dissiper le brouillard de guerre qui entoure les effectifs de la garnison de Koufra. En effet, si certaines sources évaluent cette dernière à environ 400 hommes, d'autres parlent de 1 200 soldats. Un autre élément préoccupe le " patron ". Quelle sera la typologie des terrains que la colonne rencontrera lors de sa marche d'approche ? C'est dans ce contexte que fin décembre une reconnaissance est menée par le commandant Hous sur la piste Ounianga - Tekro - Sarra. Quelques extraits du compte-rendu de cette mission nous donnent une idée des difficultés qui attendent les " gars de Leclerc " : " La piste contourne le Lac Yoa par l'est. Trajet court mais dunes assez difficiles à franchir dans la dernière partie du parcours. […] A la sortie de Tekro, montée sur la falaise assez délicate. Le passage de la colonne, par cet endroit, sera très dur, mais il n'y a pas d'autres solutions […] Plus loin le commandant note, On entre dans le Jef-Jef. Le Jef-Jef est un plateau vallonné, semé de cailloux noirs très serrés qui semblent avoir été plantés individuellement. Il faut louvoyer pour passer et bien faire attention à la hauteur des cailloux pour ne pas crever le carter ou démolir le pont arrière. La vitesse des voitures est considérablement réduite. Cela dure pendant 20 ou 25 kilomètres ". Tout le reste du document est à l'avenant. Après un examen complet de la situation, Leclerc décide la mise en place d'une base logistique avancée à Ounianga. C'est aussi depuis Ounianga que les appareils du GRB 1 opéreront des missions de bombardements ou des reconnaissances photo au-dessus de Koufra .

Pour les Français, il est désormais temps d'aller " tâter " le dispositif ennemi du Fezzan. Début janvier 1941, deux raids contre les Italiens sont programmés. Le premier, qui a pour objectif le fort et le terrain d'aviation de Mourzouck, est mené en collaboration avec les patrouilles du LRDG du major Clayton. Les éléments français, composés de trois officiers, de deux sous-officiers et de cinq tirailleurs, sont aux ordres du lieutenant-colonel Colonna d'Ornano. La jonction du détachement français avec les raiders venus d'Egypte a lieu le 6 janvier à Kayougue. Le 11, la patrouille arrive en vue de Mourzouck. Camouflées dans un djebel situé au nord des positions italiennes, les Chevrolet gagnent la piste de Sebha en fin de matinée puis se déploient pour attaquer l'oasis. Les voitures alliées sont dès lors repérées par les sentinelles de Mourzouck, mais ces dernières n'imaginant pas qu'il puisse s'agir d'éléments ennemis ne donnent pas l'alerte. Arrivés à portée de tir, les " scorpions du désert " surprennent la garnison en ouvrant un feu nourri. Tandis qu'un premier groupe " traite " le terrain d'aviation, détruisant un hangar abritant trois Caproni, le second s'en prend au fort. A 12h00, les assaillants décrochent puis se regroupent à l'abri, laissant derrière eux une oasis ravagée. Malheureusement, la victoire est entachée par la perte d'un Néo-zélandais et celle du lieutenant-colonel d'Ornano. Le 12, le Djich reprend la direction du Tchad afin de rendre compte à Leclerc. Parallèlement, le 5 janvier, un détachement de méharistes du GN du Tibesti mené par le capitaine Sarazac quitte It Alafi pour mener une reconnaissance offensive sur la position italienne de Tedjéré. Trahis par un guide indigène passé à l'ennemi, les Français qui attaquent dans la nuit du 12 au 13 janvier sont cloués au sol par les mitrailleurs adverses. Après deux heures de combat, les méharistes se replient. Bilan ? Aucune perte mais une opération " pour rien " puisque le poste de Tedjéré est intact. Leclerc tire une leçon de ce raid en demi-teinte : Bien que les unités de méharistes soient de bons outils pour la surveillance des confins tchadiens, elles ne peuvent être utilisées efficacement dans des opérations offensives lointaines. Dans le désert aussi le moteur s'impose !

Vers Koufra !

A la mi-janvier 1941, Leclerc, qui vient de mettre la touche finale à son plan, s'apprête à quitter Faya-Largeau à la tête de sa colonne. Le 23, le détachement motorisé du lieutenant Sammarcelli part en avant-garde pour faire le point sur l'activité ennemie à Koufra en se portant, sans se dévoiler, aussi près que possible de la palmeraie. Le lendemain, Leclerc s'entretient avec les majors britanniques Clayton et Bagnold afin d'organiser la coopération entre les Français et les " scorpions du désert ". Ces derniers se joignent à l'opération. Sous l'autorité de Leclerc, ils devront éclairer les forces françaises et neutraliser, si possible, la redoutable Sahariana di Cufra. Conformément aux consignes du " patron ", les deux automitrailleuses Laffly S15 TOE prévues pour l'attaque prennent la piste pour Ounianga dès le 25. Le 26, dès 6h00, la colonne Leclerc s'ébranle à son tour, voitures de commandement en tête. L'ensemble des détachements arrive sur place le 28, non sans avoir rencontré de grosses difficultés. Un véhicule a déjà dû être abandonné, moteur cassé. Le 29, la colonne fait un nouveau bond jusqu'au poste frontière de Tekro. Prochaine étape, Tomma via le Jef-Jef qui nous a été précédemment décrit par le commandant Hous. L'officier ne s'y est pas trompé, la progression est particulièrement difficile. Certaines unités sont très vite en difficulté et mettent une bonne partie de la journée à parcourir 2 à 3 kilomètres. Leclerc rejoint Tomma dans la matinée du 30. Son arrière-garde n'y arrive que le 31 en fin d'après-midi. Etape suivante, le puits de Sarra. Rappelons que la patrouille Sammarcelli a déjà dépassé ce point et que de leur côté, les Chevrolet du major Clayton foncent à vive allure vers le djebel Cherif au sud de Koufra.

Mais, ce que Clayton ignore, c'est que les garnisons italiennes sont devenues méfiantes depuis les raids sur Mourzouck et Tedjéré. Dans ce cadre, la détection d'émissions radio provenant d'une station inconnue installée quelque part au sud de Koufra est pour les Italiens un événement préoccupant. Le 28 janvier, une colonne motorisée issue de la Sahariana est mise sur pied pour reconnaître la zone de Bicharra et le djebel Cherif. Les 29 et 30 janvier, les ratissages de la Sahariana et les vols de reconnaissance des avions de Koufra ne donnent rien. Le matin du 31, les Ghibli découvrent des traces de voitures fraîches ainsi que des touques à essence vides. Quelques minutes plus tard, les véhicules de Clayton sont repérés. Les aviateurs guident alors la Sahariana sur son objectif. A 15h30, les Italiens accrochent violemment les Néo-zélandais dans une gorge étroite du djebel Cherif. Après une heure de combat, ces derniers décrochent, laissant sur le terrain quatre voitures en feu, plusieurs morts, des fuyards et des prisonniers dont leur chef, le major Clayton. Tandis que les premiers camions français atteignent péniblement le puits de Sarra, bouché par les Italiens, le colonel Leclerc est informé du drame du djebel Cherif. La nouvelle se propage dans toute la colonne comme une traînée de poudre. Les faits sont là : les Italiens disposent d'une puissance de feu considérablement plus importante que celle de Leclerc. Pour enlever Koufra, il faut des moyens que les Français n'ont pas. Pour ne rien arranger, il semble évident que la garnison d'el Tag dispose maintenant du double du plan d'attaque concocté par Leclerc et fourni à Clayton. Certains commencent à penser que le morceau est peut-être trop gros et que la sagesse commanderait de faire demi-tour. Sammarcelli, qui revient de sa reconnaissance de Koufra durant laquelle il pense d'ailleurs avoir été repéré par un poste ennemi camouflé dans le bled, confirme à Leclerc que les Italiens sont fortement armés… L'affaire est décidément très mal engagée ! Après une courte réflexion, le colonel donne les consignes suivantes : Renvoi du gros de la colonne à Tekro en position d'attente, maintien à proximité de Sarra d'un détachement ayant pour mission de constituer un dépôt de campagne et de remettre en état le puits et, enfin, constitution d'un Djich à deux pelotons dont il prend la tête et avec lequel il entend bien pousser jusqu'à Koufra pour voir ce qu'il en est. Les " scorpions du désert ", quant à eux, décident de regagner l'Egypte, hormis un équipage volontaire pour poursuivre l'aventure avec Leclerc à bord de sa voiture. Cette dernière rendra d'ailleurs de grands services puisqu'elle est équipée d'un compas solaire permettant de naviguer avec précision dans le désert.

Le 5 février, la colonne se met en marche. Journées des 5 et 6 février : RAS. Le 7, les Français sont survolés par un bimoteur italien en maraude. Bien camouflés, les engins passent inaperçus. L'appareil s'éloigne pour se poser à Koufra. Dans la soirée, le Djich est en vue de la palmeraie. Le " patron " décide de lancer trois patrouilles à pied pour reconnaître l'endroit et ramener un maximum de renseignements. Contre toute attente, l'oasis n'est pas gardée, les Italiens préférant se replier dans le fort d'el Tag à la nuit tombée ! Les Français s'infiltrent dans les fériks. Leclerc prend rapidement contact avec le chef indigène local avec lequel il dialogue en arabe, langue qu'il a apprise lors de ses séjours au Maroc. L'échange est assez fructueux, les habitants de la palmeraie ne souhaitant pas intervenir d'un côté ou de l'autre. La seconde patrouille revient avec un prisonnier italien, seul européen à ne pas être dans le fortin. Il s'agit du radiotélégraphiste du poste radio-goniométrique de la Regia Aeronautica que le capitaine Geoffroy a d'ailleurs fait détruire. Le poste des carabiniers, désert, a lui aussi été saccagé. De nombreux documents sont pris. De son côté, la troisième patrouille a achevé la reconnaissance de la route menant au terrain de Buma. Les hommes du lieutenant Arnaud ont bien essuyé quelques rafales de mitrailleuses provenant des remparts du fort mais l'opposition semble molle. Leclerc décide alors d'aller de l'avant. Un raid est monté sur Buma. Menés par le capitaine de Guillebon, les Français incendient deux avions. L'opération doit néanmoins être stoppée à la suite d'un cafouillage lié à des tirs de fusées éclairantes. Le lendemain, Leclerc, qui a désormais une idée précise de la défense de Koufra, ordonne le repli vers la frontière tchadienne et la reprise du plan initial. Reste une inconnue : Où est la Sahariana ?

" Nous ne nous arrêterons que quand le drapeau français flottera aussi sur Metz et Strasbourg "

Du 10 au 16 février, le colonel réorganise ses troupes. Il décide entre autres que les deux automitrailleuses Laffly, qui sont en train de rendre l'âme, resteront en couverture au puits de Sarra. Faute de véhicules, seul l'un des deux 75 du lieutenant Ceccaldi ira à Koufra porté sur un Chevrolet bricolé ad hoc. La tactique imaginée par le " patron " est simple. La compagnie portée sur Bedford, divisée en deux détachements, se portera sur l'objectif le plus vite possible. L'infanterie et l'artillerie aux ordres du commandant Dio suivront. Le 17, la compagnie aux ordres de Leclerc quitte Sarra. Dès le lendemain, elle est survolée et repérée par un avion italien. A 15h00, alors que les Français s'engagent dans un repli du terrain pour aborder par l'est le fort d'el Tag, la Sahariana est découverte à 1 200 mètres environ. Sur ordre de Leclerc, les Français débarquent de leurs véhicules et ouvrent le feu. Les Italiens ripostent avec leurs mitrailleuses, les Breda ne tardant pas à entrer dans la partie. Plusieurs Bedford sont touchés et s'enflamment. Leclerc posté sur une hauteur ne peut que constater le déséquilibre des forces, d'autant que, fidèles à leur réputation, les FM 24/29 multiplient les incidents de tir. Il faut agir et vite ! Pendant que le peloton de Rennepont fixe l'adversaire, les hommes de Geoffroy le tournent par la gauche via un thalweg. La manœuvre manque de réussir de peu. Un second débordement plus large et par la droite est ordonné par Leclerc. L'opération réussit. La Sahariana est dans une situation difficile, d'autant que la garnison du fort ne fait rien pour l'appuyer. Contrainte à décrocher, ne pouvant se replier vers el Tag, elle s'éloigne rapidement de Koufra pour passer la nuit à l'abri et se " refaire une santé ". Les troupes de Leclerc prennent position autour d'el Tag pendant la nuit. Dès l'aube, des avions font leur apparition et harcèlent les Français. A 8h00, la Sahariana débouche à grande vitesse de la palmeraie et s'en prend au peloton de Rennepont, cherchant manifestement à forcer le passage pour entrer dans le fort. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Leclerc renouvelle la manœuvre de la veille. Prise entre deux feux, la Sahariana rompt le combat et se retire en direction de Tazerbo. Leclerc ne la reverra plus.

Reste à conquérir le fort. Compte tenu de sa faiblesse numérique et du degré de fortification de la position, Leclerc ne peut la prendre par un assaut direct. Le siège débute. Pour sécuriser la zone, des éléments sont détachés au nord-ouest de la palmeraie avec pour consigne de signaler et de s'opposer à l'arrivée de renforts italiens. Il n'en viendra jamais. Tandis que les tirailleurs prennent position autour du bastion italien, le colonel installe son PC dans l'ancien poste des carabiniers du férik d'el Giof. Pour harceler l'ennemi, le 75 de montagne du lieutenant Ceccaldi est positionné à environ 3 000 mètres d'el Tag. Jour après jour, il fait feu sur le fort à raison d'une vingtaine d'obus quotidiens (40 le premier jour), enregistrant quelques coups au but particulièrement heureux. Ces succès, parfois spectaculaires, participent indéniablement au fléchissement du moral de la garnison. Pour donner l'impression aux assiégés que les Français disposent de plusieurs pièces, le vaillant 75 est non seulement régulièrement déplacé mais change constamment d'objectifs. En complément, l'ennemi est tenu en éveil par le feu d'un point d'appui établi à 1 500 mètres du fort. Pour maintenir la pression sur la garnison, y compris la nuit, des patrouilles et des coups de main sont régulièrement exécutés ce qui vaut notamment au capitaine Dio d'être sérieusement blessé. La première faille dans la détermination italienne apparaît le 28 février lorsqu'un émissaire mandaté par le chef de la garnison cherche à négocier avec de Guillebon l'évacuation de ses blessés. Les Français refusent, ce qui conduit le jeune lieutenant italien à demander, à titre personnel, quelles seraient les conditions de la capitulation. Les choses sont désormais très claires pour Leclerc, la place ne tiendra plus très longtemps. Pour enfoncer le clou, Ceccaldi et ses artilleurs reprennent leurs tirs dès le retour du parlementaire dans le fort en redoublant de précision. 1er mars à l'aube, Ceccaldi grimpe sur son observatoire pour repérer à la jumelle les cibles de la journée, lorsqu'il réalise qu'un drapeau blanc flotte au-dessus du fortin. Dans la foulée, un parlementaire italien, le lieutenant Miliani, se présente aux troupes françaises afin de négocier la reddition de la garnison. Les débats semblent s'éterniser lorsque Leclerc, excédé par cette situation, brusque les choses. Embarquant avec lui l'Italien et deux de ses officiers, il fonce dans un camion vers le fort dans lequel il pénètre. Les conditions de capitulation sont alors dictées au capitaine Colonna qui les accepte.

El Tag vient de tomber entre les mains françaises. A 14h00, la garnison, après avoir été passée en revue par le Leclerc, évacue le fort. C'est plein de dépit que les officiers transalpins constatent le caractère hétéroclite du matériel français et la pauvreté des moyens de Leclerc ! Le 2, à 8h00, le drapeau tricolore monte solennellement au grand mât d'el Tag. Le colonel prononce ces mots qui entreront dans l'histoire sous le nom de " serment de Koufra " : " Nous ne nous arrêterons que quand le drapeau français flottera aussi sur Metz et Strasbourg ". La conquête de Koufra est d'une importance symbolique considérable pour la France Libre. C'est en effet la première victoire remportée par des forces françaises parties d'un territoire français et sous commandement exclusivement français. Le général de Gaulle ne s'y trompe d'ailleurs pas en télégraphiant le 3 mars 1941 à Leclerc : " Vous avez ramené la victoire sous les plis du drapeau. Je vous embrasse ". Mais, la victoire de Koufra, c'est aussi et surtout la matérialisation de " l'esprit Leclerc ", un idéal qui sera plus tard au cœur de l'épopée de la 2ème DB.


Yannis KADARI



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